La Licorne, de loin un des théâtres les plus audacieux de Montréal, a une longue histoire d’amour avec les pièces troublantes ; les pièces coup-de-poing, les pièces dont on ne sort pas indemne. On n’a qu’à penser à Qu’est-ce qu’il reste de Marie-Stella (Simon Boulerice, 2009) ou au plus récent Orphelins (texte de Dennis Kelly mis en scène par Maxime Denommée, 2012), dont la cruauté intrinsèque m’avait hantée des jours durant. Bug, de Tracy Letts et mis en scène par Denis Bernard, aspire définitivement a avoir sa place dans cette catégorie.

L’histoire commence comme ces pièces de théâtre que l’on a tous vu au moins une dizaine de fois ; avec une jeune femme pauvre, désabusée, malengueulée, prise avec des troubles de dépendances, habitant dans une chambre d’un motel probablement miteux, vivant dans la peur d’une relation abusive. Pendant que Jerry, ex-mari manipulateur sortant tout juste de prison, tente de s’immiscer de nouveau dans la vie d’Agnès, celle-ci se lie d’amitié avec Peter, ancien combattant de guerre aux manies étranges, mais curieusement attachant par sa candeur et surtout, par sa douceur. De la rencontre de ses deux solitudes tentera d’éclore une relation remplie d’espoir pour un futur comprenant enfin des parcelles de bonheur… Jusqu’au jour de la découverte du premier insecte dans le lit du couple. Puis d’un autre, et un autre. Ainsi commencera la descente aux enfers de ces deux protagonistes au passé si présent et dont le désir d’un lien interrelationnel tangible est si fort qu’ils se rendent malléables aux manipulations de l’autre. Il va de soi, le dénouement ne peut être que tragique.

Récit sur la paranoïa (celle de la société, celle des autres, la nôtre), ce huit clos de suspense – certain pourrait même dire, par moment, d’horreur – nous apporte du théâtre de haute qualité. Le texte est, à quelques clichés près, solide et captivant. La scénographie est impeccable, la mise en scène est sans artifice mais efficace et les acteurs talentueux portent – malgré de courts moments inégaux et forcés – avec brio la pièce sur leurs épaules. Le jeu naturel d’Antoine Bertrand (Jerry) et pour moi, la révélation théâtrale de la saison, et Marc-François Blondin (Peter), sont particulièrement ici à mentionner.

J’ai lu plusieurs entrevues avec Antoine Bertrand, qui confiait qu’un des buts de la pièce était de transmettre la paranoïa aux spectateurs ; qu’on commence à se gratter, qu’on vérifie nos draps une fois à la maison pour s’assurer que des insectes ne s’y terre pas… Ce pari là n’est malheureusement pas gagné ; l’histoire est peut-être trop loin de notre vie si normale, trop américaine dans cette paranoïa des conspirations, trop extrapolée. Cependant, l’image qu’apporte Bug est puissante et amène, à mon avis, surtout une réflexion fort juste sur la manipulation entre humains et comment, parfois, cette option est mieux que la solitude. On pense aux femmes battues et à leur cercle vicieux, par exemple, et tout d’un coup, leur réalité, quoique toujours horrible, nous est un peu plus compréhensible.

Non, ce récit ne nous hante pas à la sortie, mais Bug est de loin un excellent divertissement.

- Marie-Paul Ayotte (Emmpii)

BUG

Du 22 mai au 9 juin

La Licorne (4559 Papineau)

Production du Théâtre À qui mieux mieux

Texte : Tracy Letts

Traduction : Émilie Gauvin

Mise en scène : Denis Bernard

Avec : Antoine Bertrand, Marc-François Blondin, Émilie Gauvin, Philippe Lambert et Marika Lhoumeau

Assistance à la mise en scène : Michelle Bouchard

Décor : Olivier Landreville

Éclairages : André Rioux

Musique : Ludovic Bonnier

Maquillages : Chantale Morneau

Direction de production, accessoires, costumes : Geneviève Lessard

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