Quand j’ai appris que René-Daniel Dubois allait mettre en scène Les Femmes de bonne humeur de Carlo Goldoni, j’ai d’abord été incrédule. Je ne voyais pas ce qui avait pu orienter son choix vers une œuvre de celui qu’on surnomme le «Molière Italien», alors que lui-même se situe habituellement dans un répertoire plutôt sombre. Il est vrai que, malgré leurs approches complètement différentes, les deux dramaturges partagent plusieurs sujets auxquels ils font inlassablement référence. La critique sociale, la dualité des individus (voire leur dédoublement), l’identité culturelle, les chimères personnelles et sociales, sont autant de thèmes que l’on retrouve dans Le Café, Bob, Ne blâmez jamais les Bédouins ou encore La Locandiera. N’empêche, je me demandais ce qu’il avait derrière la tête.

Les Femmes de bonne humeur, originellement Les femmes jalouses, présente un enchevêtrement de relations des plus variées au sein d’un groupe de bourgeois vénitiens (pour la plupart), alors que se déroule en ville le Carnaval: occasion rêvée d’être plus que jamais soi-même, parce que dissimulé derrière un masque.

Bien que Goldoni se range dans un modèle classique, la mise en place n’est ici qu’un prétexte pour déplorer l’hypocrisie et la superficialité généralisée. Le vénitien lève les masques sur ses personnages, mais aussi sur lui-même et son art, notamment par l’usage de l’auto-référence. Cet aspect de l’œuvre, René-Daniel Dubois le mène à son paroxysme et tente de le maintenir tout au long de la pièce qu’il fait basculer de la comédie vers la satire autant par le contenu que dans sa forme.

Le théâtre n’est qu’un coup monté: on y présente un univers fabulé, dans lequel on invite le spectateur à se laisser entraîner pour une durée déterminée. Dubois, quant à lui, vise à garder le spectateur lucide, lui rappeler qu’il est venu voir un spectacle, la mise en scène est donc pensée en conséquence. Les comédiens annoncent les changements de scènes, interchangent de personnages, se lancent des répliques et s’y répondent en chœur comme dans un monologue de bipolaire. Les costumes et les décors, sublimes soit-dit en passant, contribuent également à cette fausseté, à cet apparat dont on nous montre le revers . Les manipulations de décors et d’accessoires mises en évidence, les costumes conçus de sorte qu’ils laissent voir leurs matériaux et procédés de fabrication ou encore l’usage de la traduction simultanée comme on peut en savourer dans tout télé-achat qui se respecte: tous les procédés sont permis pour créer la distanciation souhaitée.

Ce n’est pas que dans sa forme que le théâtre est illusion: les dialogues, fluides sur scène, sont en fait répétés jusqu’à en perdre leur sens pendant les mois précédant une prestation, on fait donc de la reprise des répliques un leitmotiv. La prononciation théâtrale est de très nature exagérée, cette caractéristique est poussée à l’extrême, les «e» muets portant ici bien mal leur nom. Dans le jeu également on fait sentir cette superficialité: l’arrière-pensée se traduit en mimiques caricaturales. Par exemple, un des personnages se base sur des valeurs élitistes et égocentriques pour mener sa vie et ses répliques sont martelées de «je» et de «moi» et ce que personne n’ose dire, le bruitage le fera comprendre.

René-Daniel Dubois a non seulement changé cette comédie en satire, mais a également fait passer la pièce de classique à expérimentale. Pendant la représentation, un doute plane (que le jeu des acteurs tend à amoindrir). À la sortie on en discute, flabergasté, puis le lendemain, quand la prestation a décanté dans notre esprit, on se rend compte du génie qui l’entoure.

- Vickie Lemelin-Goulet

 

Les Femmes de bonne humeur de Carlo Goldoni

Mise en scène: René-Daniel Dubois

Une présentation des finissants de l’École Nationale de Théâtre

Du 30 octobre au 4 novembre à la Salle Ludger-Duvernay (Monument-National)